En Librairie depuis le 25 janvier 2007

"L'étau" de Daniel Hervouët.
aux éditions Des idées & des hommes
Urbanbike a aimé !
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Entre le Bogside de Derry, Israël, les rues de Paris et la Bretagne.
«Quand on a passé vingt ans dans les rangs de l’IRA sans dommage majeur, on peut arrêter de jouer avec sa chance et espérer revenir à une vie normale. Deux balles dans la peau et un amour tout neuf donnent le signal à Gurvan, volontaire français engagé dans la guerre civile irlandaise par attachement à la famille Mahoney. Le processus de paix en Irlande du nord vient à point nommé. Il peut quitter Derry sans voir le sentiment de lâcher les copains. Mais peut-on espérer se faire oublier des services secrets de sa majesté, quand on a envoyé des SAS par le fond. Peut-on garder ses distances avec ceux qu’on a rencontrés dans les camps d’entraînement Libyens au moment où ils se lancent dans le Djihad, surtout quand la femme qu’on aime est juive et que son frère est un diplomate israélien ? »
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Extrait du livre :
Prologue
Tullyard, environs de Derry, Irlande du Nord, février 2002.
-Tiens Bekki, installe-toi là dessus, tu seras bien !
La masse de poil du bobtail se déplaça en chaloupant vers la vieille couverture que lui désignait Gurvan.
-Il fait plus chaud ici que dehors, non ? demanda-t-il affectueusement. Regarde bien, ma belle, tu vas voir ce que c’est qu’un vrai bricoleur.
La chienne, le museau posé sur les pattes de devant, répondit d’un regard indulgent. Elle était sans doute inaccessible à l’humour humain, mais semblait apprécier de passer un moment avec ce grand lascar. Ses yeux suivaient ses allers et venues entre les tiroirs de l’établi et cette vieille chaise sur laquelle il s’affairait consciencieusement. Une chaise bancale qu’il aurait fallu réparer depuis longtemps. Quand on s’asseyait dessus, on avait le mal de mer ! Il y en avait pour cinq minutes, mais on ne les prenait jamais. Gurvan plissa les yeux pour mieux voir la tête de la vis dans laquelle il essayait de ficher son outil.
-On n’y voit rien dans ce trou, dit-il pour lui-même. Bekki bâilla de façon sonore.
Un peu d’air glacé et humide pénétra dans la cave. La nuit était tombée depuis plus de deux heures. La température avait eu le temps de descendre sensiblement.
Bekki, d’ordinaire très calme, fit un bond et se dressa sur ses pattes. Gurvan tendit l’oreille quelques secondes.
-Qu’est-ce qui t’arrive ma belle, demanda-t-il ?
Le ton de sa voix s’était spontanément adouci pour ne devenir qu’un murmure.
Quelque chose d’anormal se passait en haut. Pas l’ombre d’un doute. Il fit signe à Bekki de ne pas bouger et monta l’escalier quatre à quatre, le tournevis à la main. La sortie de la cave se trouvait au bout du couloir qui longeait le corps de la ferme et donnait accès à toutes les pièces. Deux silhouettes noires, masquées, armées de pistolets avançaient à pas feutrés. Sans s’accorder le temps de la réflexion, Gurvan franchit les quelques mètres qui les séparaient en courant, planta son tournevis dans le cou du premier et entraîna l’autre à terre. La violence de sa charge avait repoussé ses adversaires vers le fond du couloir. Par la porte du salon, il capta l’image figée d’Anna et Mary, debout, les yeux exorbités.
Le deuxième homme était peut-être un tueur, mais il n’était pas accoutumé au corps à corps. Gurvan sentit immédiatement qu’il aurait l’avantage. Une clef au bras l’obligea à lâcher son arme. Derrière son premier adversaire gargouillait dans son sang. L’homme avec lequel il luttait sentit la situation lui échapper. Il se mit à hurler. Gurvan comprit trop tard qu’il aurait dû le neutraliser de façon plus expéditive. Une grande silhouette armée d’un Uzi[1] s’encadra peu après dans la porte qui donnait sur la cour. Gurvan n’eut que le temps de tourner le corps de son adversaire pour faire écran. Sa main trouva le pistolet tombé sur le sol et un vacarme de détonations lui fit exploser les tympans en même temps qu’une violente douleur lui transperçait le bras et la cuisse.
Subitement, le silence s’installa. La silhouette s’était effondrée, cassée par l’impact des coups que Gurvan avait tirés d’instinct. Le corps qu’il tenait contre lui était devenu inerte. Un liquide chaud et poisseux imprégnait ses vêtements. Son ennemi venait de le sauver. Les aboiements de Bekki succédèrent aux coups de feu. La chienne attirée par l’odeur du sang, désobéit à son maître et remontra l’escalier pour le rejoindre. Elle vint se blottir contre lui en pleurant, souillant son pelage blanc du sang qui s’écoulait des plaies de son maitre.
Gurvan était essoufflé par la douleur et le poids du mort dont il ne parvenait pas à se défaire. Il perdait son sang et se sentait faible. Mary apparut derrière lui, un riot gun à la main, pointé vers la porte. Elle attendit un instant, prête à tirer. Quelques secondes plus tard on entendit la voix de Jane.
-Tout est OK Mary ! J’entre, ne tire pas !
Jane armée d’un pistolet passa la tête par la porte. Elle avait fait le tour de la maison avec sa fille Anna pour vérifier qu’il n’y avait plus de danger.
Gurvan respirait par a-coups. C’était trop con. Il avait déjà imaginé finir au fond de l’océan après avoir coulé avec sa cargaison d’armes. Mais là, chez les Mahoney il pensait être à l’abri.
Les images d’un jeune volontaire de l’IRA mort dans ses bras, abattu par un sniper dans le Bogside[2], s’imposèrent à lui. Il comprenait mieux, maintenant, son air interrogatif. Gurvan l’avait serré contre lui, planqué derrière un muret en attendant qu’on dégomme le salopard qui avait fait ça.
Putain que ça faisait mal, on n’imagine pas quand ce sont les autres. La vie fout le camp, rouge, chaude et gluante. Quarante ans, c’est jeune pour mourir. Il ne voulait pas, pas maintenant. Comme le gamin du Bogside, il se posait la question. Pourquoi ? A quoi ça rimait tout ça ? Gurvan, demanda pardon à Dieu. Il n’y avait jamais cru, mais en la circonstance, il apparaissait comme le seul recours possible. Il transpirait, respirait difficilement opprimé par la douleur. Sa tête bourdonnait comme une turbine emballée.
-Bouge pas, lui dit Jane avec la vigueur d’une maîtresse-femme. Reste avec nous ! Elle examina ses plaies au bras et à la cuisse. A priori, pas de fracture, tenta-t-elle de rassurer ses filles. Mais le sang coulait abondamment. Va chercher des pansements compressifs, ordonna-t-elle à Mary qui partit en courant vers la salle de bain.
Anna, en retrait, les bras ballants, le pistolet pointé vers le sol, pleurait en silence. Elle aurait aimé serrer Gurvan dans ses bras, apaiser sa douleur. L’idée qu’il puisse mourir la paralysait.
-Va donc appeler le docteur O’Reilly au lieu de pleurnicher, lui lança sa mère. Dit lui que Gurvan est O négatif, précisa-t-elle après avoir vérifié sur la plaque qu’il portait au cou. Appelle Padraig aussi pour qu’il rapplique avec tes frères. On va peut être avoir d’autres visiteurs.
Mary revint avec le matériel médical. Depuis plus de soixante ans que la famille Mahoney militait dans les rangs de l’IRA, les occasions de l’utiliser n’avaient pas manquées. Les deux femmes s’aspergèrent les mains d’alcool à quatre vingt dix et se les frottèrent consciensieusement. Jane déchira ensuite le coin d’un sachet contenant une aiguille qu’elle emboîta à l’extrémité de la seringue que lui avait tendue Mary. Elle secoua une ampoule de pénicilline avant d’y planter l’aiguille pour en absorber le contenu. Les gestes sûrs de Jane auraient pu attester de sa qualification d’infirmière. Il n’en était rien. Elle avait tout appris sur le tas en soignant des amis apportés sur une civière au milieu de la nuit. Elle doubla la pénicilline d’un coup de seringue auto-injectante de morphine qui apaisa immédiatement Gurvan. Cela lui facilita la tâche pour apposer les pansements compressifs.
-Le docteur arrive, annonça Anna qui s’était acquittée mécaniquement des missions confiées par sa mère. Padraig est sur la route à la sortie de Strabane. Il sera là dans dix minutes. Steven, Michael et John sont avec lui.
-C’est bien, va dehors et surveille les alentours. Ordonna sa mère avec calme. A la première alerte, tu tires et tu rentres dans la maison. On se barricadera. Tes frères règleront le problème ensuite. Quand le docteur O’Reilly arrivera, tu nous l’enverras. Avec Mary, on va monter Gurvan dans sa chambre.
Essoufflées par l’effort, elles le posèrent sur son lit et achevèrent de le déshabiller en découpant ses vêtements avec des ciseaux. Le corps musclé de Gurvan était beau. Ses cheveux bruns, denses, étaient en désordre. Son regard noir portait les stigmates du choc qu’il venait de subir. Les deux femmes en furent attendries. La morphine faisait son effet, il sembla s’assoupir à moins qu’il ne se soit évanoui..
-Dors en paix mon enfant, il n’y a plus rien à craindre, lui murmura Jane en lui passant une main sur le front. On va te remettre sur pied.
Anna, postée derrière un buisson avait un champ d’observation principalement axé sur le débouché du chemin creux qui reliait la ferme à la route. C’était le seul accès praticable. Partout autour le terrain était trop en pente et entrecoupé de haies. Rares étaient ceux qui auraient réussi à s’y orienter de nuit sans faire de bruit.
Elle ne bougeait pas et écoutait. La nuit, c’est le moyen de détection le plus efficace. En sortant de la maison, elle avait récupéré le riot-gun de Mary. Le premier qui se pointerait mangerait de la chevrotine. Il faisait froid, mais elle transpirait. L’émotion sans doute. Pas le stress de l’action. Elle était suffisamment aguerrie dans ce domaine. Non, plutôt le contre choc de ce qu’elle avait éprouvé en voyant Gurvan baigner dans son sang.
Un froissement de branches derrière elle attira son attention. Elle avait sous estimé ses adversaires, ils avaient choisi le tout terrain. Tout doucement, elle entama une rotation du corps pour diriger le canon de son arme vers les intrus. Elle attendrait qu’ils soient à quelques mètres. Elle ne pourrait pas les rater. Avec huit cartouches dans le magasin, ce serait un massacre.
-Anna, c’est nous, dit une voix étouffée.
Elle sursauta en l’entendant. Sa main se crispa sur la crosse de son fusil, mais elle reconnut son frère.
-Avancez, répondit-elle sur le même ton.
Quatre silhouettes apparurent successivement. Elles progressaient de façon presque inaudible. La première portait un dispositif de vision nocturne.
-Heureusement que j’avais mon système, se félicita Padraig en regardant l’image verdâtre de sa sœur à travers ses lunettes. Je t’ai vue au moment où tu nous braquais.
Anna baissa son arme, soulagée. Lorsque ses frères furent suffisamment près, elle leur fit un rapide résumé de la situation. Padraig retira son dispositif de tête et le tendit à Michael.
-Tiens mets ça. Tu restes dehors avec Steven. Vous surveillez les abords. Je vais voir qui sont nos visiteurs. Anna et John vous venez avec moi à l’intérieur. Attention les gars ne flinguez pas le docteur O’Reilly. A partir de maintenant on communique par radio. OK ?
Les deux hommes ajustèrent le micro de leur équipement de tête. Michael rabattit contre ses yeux la binoculaire du système de vision nocturne que son frère venait de lui passer. L’image qu’il perçut le rassura. Personne dans les environs. Seule Bekki, assise près de la porte attendait que ses maîtres rentrent au chaud. Michael, suivi par Steven, se fondit dans la nature, pour se mettre en embuscade.
Les lumières de la maison étaient éteintes. Il ne fallait pas faciliter la tâche des tueurs. Anna et ses frères refermèrent la porte derrière eux. Les trois corps avaient été tirés à une extrémité du couloir d’entrée. Masse noire inerte sur le sol. Une tâche vermeille répandue autour d’eux. Le faisceau de la torche de John accentua le contraste des couleurs.
Padraig tira sans ménagement la manche du premier homme pour le retourner. John braqua sa lampe sur son visage. Il était encore recouvert d’une cagoule. Anna la fit glisser pour découvrir ses traits. Il avait les yeux ouverts, l’air grotesque de ces portraits figés au mauvais moment.
-Paddy Cadogan. Je l’ai connu à Belfast, dit Padraig avec tristesse. Il est passé à la RIRA[3].
-Les enfoirés, ils ont eu ce qu’ils méritaient, affirma John avec colère.
Padraig ôta la cagoule des deux comparses.
-Tu les connais ? demanda Anna.
-Non pas ceux là. Ils sont très jeunes.
Dur à dire pour des cadavres, mais ils n’avaient probablement pas vingt ans.
-Qu’est-ce qu’on en fait, s’enquit Anna.
Un bruit de voiture interrompit la conversation. John éteignit sa lampe torche et Padraig sortit son pistolet. Il s’approcha de la fenêtre pour identifier le nouvel arrivant. Dans son oreillette Michael lui annonça que tout allait bien. Le doc était au rendez-vous. Il entendit la voix d’O’Reilly en écho.
-Hey, c’est moi, lança le docteur. Il se doutait bien que plusieurs paires d’yeux étaient braquées sur lui.
-Par ici James, indiqua Padraig en ouvrant la porte.
Le médecin avait un énorme sac à dos médical. Il trimbalait son hôpital de campagne avec lui.
-Salut, il est où le blessé ?
Il n’aimait pas perdre son temps. Naturellement bourru, il était entièrement dévoué à la cause de l’Irlande. Son grand-père était mort dans la grande poste de Dublin pendant la Pâque 1916. C’était pour lui une source de fierté. Il considérait qu’il n’en ferait jamais assez pour égaler la gloire de son ancêtre. Son combat à lui était celui de la vie. Soigner les volontaires blessés, s’occuper des familles de ceux qu’il ne parvenait pas à sauver. Il avait fait pour çà une impasse sur sa vie privée.
Avec son sac à dos, il marchait à vive allure. Tant qu’il n’avait pas vu de quoi il s’agissait, il n’était pas rassuré.
-C’est Gurvan, il est en haut avec maman. Elle lui a fait les premiers soins, rapporta Anna.
-OK on y va, je te suis, lui ordonna-t-il.
Son regard ne fit qu’effleurer les trois cadavres étalés sur le sol.
-Ils ne sont pas de chez nous ceux là, s’enquit-il tout de même sans s’arrêter ?
-Si, enfin non. Ils ont changé de bord, précisa Padraig avec lassitude.
O’Reilly n’eut pas besoin d’explications complémentaires. Son métier et sa sensibilité républicaine le plaçaient au cœur de la guerre intestine. Comme tous les gens sensés, il en avait marre. Anna le précéda dans l’escalier qui menait à la chambre de Gurvan.
Padraig se tourna vers John.
-Va chercher le tracteur, attelle la remorque, il faut qu’on se débarrasse des corps. En attendant je vais voir Gurvan.
Il grimpa l’escalier à son tour.
Jane et Mary étaient assises de part et d’autre du lit du blessé. Leur arme à portée de main. Elles se redressèrent quand le docteur entra. Il posa son sac et alla examiner Gurvan. La pièce était juste éclairée par une lampe de chevet. Les rideaux tirés. Il sortit une lampe frontale de sa poche et se la fixa sur la tête. Un pinceau de lumière crue se déplaça sur le corps de Gurvan.
-J’ai fait une injection de pénicilline et une de morphine. Annonça Jane de façon laconique.
-Bien, répondit le médecin. En un tournemain, il ouvrit son sac, déballa son matériel et pris les mesures d’antisepsie élémentaire. Faites-lui un point compressif ici, ordonna-t-il en pointant le doigt. Jane s’exécuta.
Il défit le pansement du bras et examina la plaie. Le sang suintait encore un peu, mais il n’avait pas l’air d’en avoir perdu trop. Les artères n’étaient pas atteintes. Le pouls était encore convenable. Après un examen complet, O’Reilly annonça son diagnostique.
-Il faut extraire la balle dans la cuisse, celle du bras est ressortie. On va le perfuser aussi. Jane j’ai besoin de vous, les autres dehors !
Anna, Mary et Padraig sortirent dans le couloir. La porte se referma derrière eux. La chambre de Gurvan se transformait provisoirement en bloc opératoire.
Les trois frères et sœurs restèrent un moment, songeurs, sur le pallier. Tous avaient en tête la même question.
-On la prévient ? Demanda Anna à son frère.
-Qui ?
-Dana bien sûr !
Padraig fronça les sourcils.
-Il va s’en sortir, il n’y a pas de quoi s’affoler ! Attendons que le docteur ait terminé, après on verra.
-Ce matin, il me parlait encore de son retour en France, de son futur boulot. Poursuivit Anna sur la lancée de ses pensées, un soupçon de tristesse dans la voix.
-Attend, il n’est pas mort. Tu as entendu O’Reilly ? Ne va pas affoler Dana. De toutes façons il ne devait pas nous quitter avant mai ou juin. D’ici là il sera sur pied. C’est à peine si elle se rendra compte qu’il a été blessé.
-Je suis sûre qu’elle le sait déjà.
-Comment veux-tu qu’elle le sache ?
-Nous les femmes, on sent quand il arrive quelque chose aux gens qu’on aime.
-Mouais, fit-il dubitatif. En attendant, il faut faire disparaître les trois d’en bas et nettoyer le bordel qu’ils nous ont mis. Allez au boulot !
[1] Pistolet mitrailleur fabriqué en Israël et très répandu dans le monde.
[2] Quartier catholique de Derry tenu par les volontaires de l’IRA, cible des paramilitaires protestants unionistes.
[3] Real IRA ou IRA véritable, branche dissidente et jusqu’au-boutiste de l’IRA, farouchement opposée au processus de paix dit du Vendredi Saint (1998).

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